La cantinière des artistes
Le banquet Braque

« Marie Vassilieff est une des figures de proue de l’École de Paris, exerçant une influence capitale sur la formation du goût contemporain » résume Waldemar-George en 1969. Dès novembre 1914, elle transforme son atelier en cantine pour artistes et modèles. Modigliani, Maria Blanchard et Chaïm Soutine en deviennent les pensionnaires, aidant à préparer les repas selon les recettes de leur pays natal, et mangeant ainsi à l’œil. Chaque soir, une cinquantaine de convives dînent pour soixante centimes d’une soupe, d’un plat, d’un dessert et d’un verre de vin. Tous les samedis la soirée est musicale ou poétique, accompagnée par Hans Melchers au piano. « Les murs couverts de tableaux définissant le dernier mot du cubisme, la table couverte de plats de tous les genres apportés par les artistes dont pas un n’aurait voulu rater cet événement » décrit le New York Herald Tribune en décembre 1914. Lorsque Trotsky souhaite prendre la parole, Vassilieff lui impose le silence : chez elle, seuls les artistes s’expriment. Elle gardera une vive aversion pour son compatriote, comme en témoigne Guerre et Paix, Léon Trotski et un fétiche africain peint plus tard.

Marie Vassilieff avec Picasso et Paquerette, un modèle de chez Poiret, 1916
Marie Vassilieff avec Picasso et Paquerette, un modèle de chez Poiret, 1916

 

Turent imoluptatus dolupic te atis

En octobre 1915, elle ferme la cantine et voyage jusqu’à Moscou et Saint-Pétersbourg. À Pétrograd, mi-décembre, elle participe à la Dernière exposition futuriste 0,10 où Malevitch expose son Carré noir sur fond blanc. Du 19 mars au 20 avril 1916 à Moscou, l’exposition Magasin réunit dans un magasin vide Tatline, Alexandra Exter et Rodtchenko. Vassilieff y présente ses premières poupées. Le Port d’Espagne témoigne de sujets très proches de ceux qu’elle montre alors en Russie, synthèse saisissante du cubisme et du futurisme.

De retour en France, elle rouvre sa cantine. Le 14 janvier 1917, le banquet Braque (1011) réunit Picasso, Matisse, Max Jacob, Léger, Cendrars. Modigliani fait une entrée remarquée : non invité, il tente de reconquérir Béatrice Hastings qui l’a quitté pour le sculpteur Alfredo Pina. Celui-ci sort un revolver. Vassilieff met Modigliani à la porte et l’ambiance s’apaise. Enceinte, elle ferme définitivement sa cantine fin janvier 1917. Dénoncée comme espionne bolchevique, elle est placée en résidence surveillée avec son fils Pierre et souffre de la gale. Libérée le jour de Pâques 1919, elle confie Pierre à Jeanne et Fernand Léger.

“Exhibition of French Art”, Mansard Gallery, Londres, 1919
“Exhibition of French Art”, Mansard Gallery,
Londres, 1919